L’atelier des miracles

Valérie Tong Cuong

253 pages

Éditions J’ai Lu,2014 – Éditions Jean-Claude Lattès, 2013

Millie, Mariette et Monsieur Mike sont trois personnes abîmées par la vie : Millie est une jeune fille accablée par son passé, Mariette une professeure bizutée par ses élèves et malmenée par son mari, Monsieur Mike est devenu sans-abri. Chaque chapitre rapporte, à tour de rôle, l’histoire vue à travers leurs yeux.

Un événement soudain va les mettre en grande difficulté et amener chacun sur le chemin de Jean Hart, qui, au moyen d’une association dénommée « L’Atelier », va tenter de leur faire prendre un nouveau départ. On admire la gentillesse de Jean, sa faculté à se mettre à la place de ses « protégés », à qui il prodigue forces conseils et services.

Mais petit à petit, un malaise s’installe, car les conseils et services pourraient bien ne pas être aussi « gratuits » qu’on pourrait le penser. Monsieur Mike s’interroge d’ailleurs sur ce que Jean Hart peut bien retirer de son presque sacerdoce… Et lorsque tout ne tourne plus comme il l’aurait souhaité, Jean lui-même révèle alors très violemment ses propres blessures.

Comment réagir face aux épreuves de la vie? Comment faire face quand on se sent seul? Faut-il faire confiance aveuglément à ceux qui vous tendent la main?

Ces questions essentielles sont traitées au fil de ce court roman dont le tournant est sans doute dans la révélation des tourments de Jean, qui font s’écrouler l’édifice qu’il a bâti autour de lui. Je l’ai presque ressenti comme une critique de la façon dont peuvent être alimentées les associations et la position de ceux qui les gèrent, qui peuvent à tout moment réagir de façon inappropriée mais ô combien humaine!

J’ai apprécié l’écriture fluide et très accessible, et ça m’a donné envie de découvrir d’autres ouvrages de Valérie Tong Cuong.

Dans L’atelier des miracles, j’ai tout d’abord beaucoup aimé le côté un peu « sauveur de l’humanité », qui fait du bien, j’ai ensuite été surprise et révoltée par l’attitude incompréhensible de Jean, j’ai été rassérénée ensuite. Bref, un petit roman qui ne m’a pas laissée indifférente! … mais pour lequel je trouve un peu galvaudé le « Prix de l’optimisme » flanqué en couverture…

Citations

« Nous ferons la liste de vos regrets, celle de vos peurs, celle de vos espoirs. Nous fixerons des objectifs ensemble. Un mois, ce n’est pas un pari très risqué. Je vous promets qu’ensuite, tout vous semblera changé. Quatre semaines pour vous faire aimer à nouveau l’existence, qu’en dites-vous ? »

« Ne vous inquiétez pas pour l’argent, ça rentre, ça sort, on a des subventions, des donateurs, non vraiment je peux vous assurer que vous serez payé, de ce côté là vous n’avez pas le moindre souci à vous faire. »

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Ça raconte Sarah

Pauline Delabroy-Allard

189 pages

Les Éditions de Minuit, 2018

Ça raconte Sarah, c’est la narration d’une femme sur la rencontre totalement inattendue pour elle et pour l’autre, l’impossible amour, la passion, la conquête, les disputes, la reconquête, le risque engendré par ces sentiments. Parce que cet amour est dévastateur, qu’il supprime tout, qu’il annihile tout le reste autour de lui, famille, amis. Les deux êtres qui l’éprouvent ne peuvent qu’être à la fois éperdument heureux et malheureux.

Ça raconte aussi la perte de cet amour, conséquence choisie par l’une et subie par l’autre. Car rien n’est possible, et tout peut l’être : cet amour les déchire, les obsède, rend l’une violente et hargneuse et l’autre à bout de force, cet amour les rend malades, comme les anglophones le disent « on tombe en amour comme on tombe malade. »

Ce livre est splendide! il y a un sentiment d’urgence qui se manifeste dans l’écriture, les paragraphes courts sont autant de mini chapitres qui expliquent qui est Sarah, son inadaptation à la vie en société (son rire, ses mots vulgaires) mais aussi combien elle devient gracieuse derrière son archet de violoniste, comment elle se transcende et transforme la vie de l’autre, qui l’attend, qui l’accompagne, qui la guette, qui voudrait la rejeter mais qui ne le peut pas.

Jusqu’au moment où Sarah qui dévore la vie finit aussi par se faire dévorer par elle.

J’ai aimé l’écriture, avec ses références littéraires, cinématographiques, qui transporte à travers notamment la France -Paris- et l’Italie -Trieste, cette musicalité sans cesse présente, qui accompagne la progression de l’action. Je me suis laissée porter par la narration, en apnée pendant toute la lecture des tourments de cette passion mouvante et finalement angoissante qui habite les deux protagonistes durant un peu plus de deux ans. Je n’ai pas pu lâcher le roman après l’avoir commencé.

L’auteure évoque l’amour dans son acception la plus charnelle, la plus sensuelle, la plus brute aussi, qui peut faire écho au vécu de ses lecteurs, peu importe leur sexe. Le personnage de Sarah m’a d’ailleurs fait penser à cette citation d’Henri David Thoreau : « Je voulais vivre intensément et sucer la moelle de la vie. Et ne pas, quand je viendrai à mourir, découvrir que je n’aurai pas vécu. »

Ça raconte Sarah, ça raconte ainsi la vision quasi hypnotique d’une passion dévorante, et c’est à la fois profondément triste et merveilleux.

On dirait que je suis morte

Jen Beagin traduction Céline Leroy

281 pages

Éditions Buchet – Chastel, 2019

Je remercie Babelio et les Éditions Buchet-Chastel de m’avoir adressé ce premier livre de Jen Beagin, en masse critique privilégiée.

Mona vit à Lowell (Massachusetts), est blanche, parle anglais et, ce qui lui attire toujours des réflexions étonnées, est femme de ménage le jour. Le soir, elle distribue des kits pour les drogués du coin. Elle fait ainsi la connaissance de celui qu’elle appelle Monsieur Dégoûtant. Devenu clean, ils entreprennent une liaison, mais dévastatrice pour Mona, car M. Dégoûtant replonge vite. Il met d’ailleurs fin à leur relation et Mona, licenciée de son job, décide de réaliser le rêve de son ex-compagnon, en partant pour le Nouveau Mexique pour y monter son entreprise de ménage à domicile.

Là, elle rencontre ses voisins Nigel et Shiori, adeptes de la sérénité et qui veulent lui venir en aide pour rénover sa vie, ceux chez qui elle va faire le ménage Henry et sa fille Zoé, et Betty, la médium collectionneuse de poupées habillées de robes de mariée qui lui parle de son passé et lui projette un avenir funeste.

Enfin, Mona fait la connaissance d’un homme, Jésus, qui lui permettra sans doute de prendre une des meilleures décisions de sa vie.

Le ton est assez caustique, il y a des moments drôles (lorsque Mona parle de ses aspirateurs, notamment le dénommé « Gertrude » par exemple) mais c’est surtout très très trash!

Et trop délibérément pour moi. Pas assez de finesse, trop de superposition ou de juxtaposition de drogue, alcool et sexe. Malgré une écriture plutôt agréable et quelques jolis passages descriptifs, je n’ai pas réussi à m’attacher à cette héroïne toujours sur le fil, voyeuriste, qui farfouille dans les maisons de ses employeurs, vulgaire, dont on comprend que l’enfance n’a pas été simple et que cela peut expliquer les relations difficiles qu’elle entretient avec son père. On ne peut que souhaiter qu’elle reprenne enfin sa vie en main.

Mais vraiment, j’ai eu du mal à aller jusqu’au bout de ma lecture… J’ai souhaité finir très vite ce roman pour pouvoir passer à autre chose. Dommage, la forme narrative me plaisait bien.

Citations

« Il devint une présence fugace dans sa vie. Elle fantasmait sur lui plus ou moins tous les jours, en général pendant qu’elle passait l’aspirateur. Elle gagnait sa vie comme femme de ménage et la rêvasserie constituait une part vitale du bonheur que lui procurait ce job. »

« Ils supposaient que, d’une façon d’une autre, elle était souillée. Couverte d’opprobre. Qu’elle soit blanche, ait obtenu son bac dans un lycée catholique plutôt bon et ait choisi de devenir femme de ménage semblait dépasser leur entendement. »

Voler dans les plumes

Serge Bloch

207 pages

Éditions du Seuil, octobre 2018

J’avais sélectionné cet ouvrage lors de l’opération masse critique de décembre 2018 et je remercie vivement Babelio et les Éditions du Seuil de m’avoir permis de le recevoir. Je n’en connaissais pas l’auteur mais j’espérais pouvoir le découvrir, car j’aime beaucoup les recueils de dessins de presse.

Un avertissement préalable : Il peut être délicat de critiquer ou d’analyser un livre comportant des dessins de presse. J’expose dans un éditorial dont le lien est ici (https://lirelanuitoupas.wordpress.com/2019/01/26/editorial-critiquer-et-analyser-un-recueil-de-dessins-de-presse-un-challenge-a-relever/)

quelle est mon approche personnelle dans ce cas particulier.

Ce qui a guidé mon choix pour Voler dans les plumes, c’était le fait d’avoir des oiseaux comme porte-paroles ou messagers des idées du dessinateur.

La couverture

Sur un fond blanc, qui permet d’envisager le reste de l’ouvrage, on observe juste un dessin qui est très politique puisqu’il dénonce d’une certaine façon la non prise en compte de certaines difficultés d’une partie du monde face à une autre partie du monde. Le minimalisme dans les couleurs va se retrouver tout au long du du livre et si on a d’ailleurs du rouge sur la couverture, on ne retrouvera absolument pas cette couleur dans les autres dessins.

La forme

Dans le recueil, on découvre une majorité de dessins individuels et seulement sept planches sur deux pages.

Les dessins sont très dépouillés avec très très peu de couleurs : largement sur fond blanc avec des traits noirs très fins, quelques éléments sont colorés dans un vert/jaune indéfinissable.

Les bulles de commentaires sont soit mises en exergue soit au contraire placées en retrait du dessin, quelquefois certains dessins ne contiennent aucune bulle.

Et autant sur certains livres j’aime beaucoup les dessins très fouillés, autant je trouve qu’ici le dépouillement permet une lecture peut-être plus juste des messages que veulent faire passer les volatiles.

Le fond

Sur le fond comme je m’y attendais, des aspects politiques, sociaux, culturels, économiques et écologiques sont abordés, mais pas seulement. Au contraire, une large part est faite à l’anthropomorphisme grâce à des mises en situation des volatiles dans le cadre d’un cabinet de psychiatre, de médecin, dans un musée, et ces mises en scène sont assez drôles. J’ai beaucoup aimé aussi la part faite aux expressions ou à la mise en œuvre de fables. D’ailleurs, un de mes dessins préférés est celui de la page 124, où l’on voit trois oiseaux sur une branche qui observent un de leurs congénères qui est en train de scier une branche et déclinent chacun une expression (« Il scie la branche sur laquelle il est assis », « Il a perdu ses racines », « Il va se planter »), j’ai trouvé ça très drôle. Il y a quelquefois du sarcasme mais je n’ai jamais ressenti la moindre violence dans ces dessins où sont projetés les travers très humains, bien détaillés, mais tout est fait dans la douceur, la poésie. Un peu comme si on était sur une interrogation perpétuelle : « voilà il y a ça qui ne va pas, mais, mais finalement est-ce qu’on peut y faire quelque chose ? », comme une espèce de vision désabusée de la vie et de la société, véhiculée par les volatiles. Ainsi la thématique de la solitude, notamment au sein d’un groupe, et le désir de s’évader sont à plusieurs reprises évoqués.

Mon avis

J’ai apprécié de découvrir ces dessins et leurs messages, j’aurai plaisir à les revoir régulièrement, ils permettent de réfléchir à notre vie quotidienne via un prisme humoristique.

Un petit regret néanmoins : j’aurais bien aimé que soit mentionnée la date de parution de chaque dessin pour pouvoir le relier à un fait d’actualité ou une époque, ainsi que le journal de leur parution.