Trois chemins vers la mer

Brit Bildøen

Traduction d’Hélène Hervieu

168 pages

Delcourt Littérature, 2020

Fin de lecture 2 octobre 2020

Je remercie Delcourt Littérature pour m’avoir adressé ce magnifique livre.

Brit Bildøen décrit une femme à travers trois époques de sa vie : une époque où l’espoir est encore présent, puis celle des conséquences de l’espoir déçu, et enfin, celle de l’apaisement.

Ces trois époques dénommées « le corps », « l’Etat » et « l’exil » forment des têtes des chapitres qui narrent les actions de cette femme et de son entourage et évoquent son ressenti. Mais ce qui frappe le lecteur, c’est que les deux premières sont écrites à la troisième personne du singulier : une sorte de distanciation salutaire s’exerce entre ce corps qui souffre de ne pouvoir enfanter, cet esprit qui refuse d’accepter la sanction administrative et la femme qui va s’exercer à oublier ces épisodes pour enfin maîtriser le cours de sa vie.

Et comment ne pas comprendre que tout l’espoir placé dans l’avis de l’administration, espoir à jamais déçu, peut engendrer des gestes répréhensibles, certes, mais ô combien humains ? Qui n’a jamais rêvé de représailles face à des décisions absurdes, émanant des insensibles textes de lois et de ceux qui sont chargés de les appliquer ?

Car oui, cette femme, dont le nom est inconnu, ne peut comprendre que sa maturité l’empêche de se voir enfin confier un enfant, surtout après une aussi longue attente. Oui, après l’épuisement des recours, elle perd le contrôle d’elle-même.

Mais si ces époques sont empreintes d’une sorte d’urgence, l’apaisement est caractérisé par la lenteur de sa vie actuelle, « L’exil », partagée entre son métier de traductrice de Dany Laferrière, son bénévolat auprès d’un observatoire ornithologique et ses longues balades sur la plage avec son chien Isa.

Il s’agit d’un roman très court, mais dont la densité est telle qu’on se surprend à l’envisager bien plus épais. Tout y est d’une grande justesse : les émotions irrépressibles, le comportement irrationnel et ses conséquences, puis la peur de s’attacher, et enfin, les effets du temps et de la réflexion.

J’ai adoré ce livre. J’ai ressenti au plus profond de moi la tristesse et la colère de cette femme. Point de pathos, mais une gravité qui se dégage, une empathie – voire une compassion – pour elle, qui ne demandait rien de plus que d’aimer un enfant.

Citations

« Ce n’est pas un droit d’avoir des enfants, en revanche tout le monde a le droit de désirer en avoir. On les tient dans ses bras pendant un moment, puis ils s’éloignent, se détachent, se libèrent. Ils se rebellent, et on doit lâcher prise, ils disparaissent dans le trou noir de leur avenir. Ils emportent avec eux une part de nous, et deviennent très différents de nous. »

« C’était son mari au départ qui l’avait pisté sur Internet. Entre eux, ils l’appelaient l’Etat, tout simplement, ce qui en disait long sur leur haine à son égard. »

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Le bruit des avions

Sophie Reungeot

281 pages

Harper Collins, Collection Traversée, 2020

Épreuves non corrigées

Je remercie Babelio et Harper Collins de me permettre de découvrir le premier roman de Sophie Reungeot, publié dans l’excellente collection Traversée, dans le cadre d’une Masse Critique privilège.

Le bruit des avions dresse le portrait de deux jeunes femmes tout juste trentenaires, que le destin va rapprocher le 13 novembre 2015.

Laura, joueuse professionnelle de pocker, qui parcourt le monde au rythme des tournois, s’interroge sur ses aptitudes réelles et noie plus souvent qu’à son tour ses défaites dans l’alcool et les rencontres d’un soir.

Audrey, architecte d’intérieur assujettie à une patronne plus qu’exigeante, qui démolit ses employés au moindre accroc, se sent à l’étroit dans cette vie trop réglée.

Si la vie actuelle de ces deux jeunes femmes semble être antagoniste, celle de leurs parents ne l’est pas moins.

Christine, l’anticonformiste mère de Laura, divorcée de son père Steven, le musicien de Las Vegas, n’a rien à voir avec la très rigide provinciale Nicole, mère d’Audrey.

Pourtant, chacune de ces familles cache un lourd secret, qui date des années 80.

Et lorsque Laura rentre par hasard en taxi chez sa mère à Paris et qu’elle y recueille Audrey qui vient de s’échapper du Bataclan, c’est un coup de foudre réciproque : entre Laura la solitaire et Audrey l’introvertie se tisse une amitié exemplaire qui va changer le cours de leur vie. Chacune trouve en l’autre une écoute et la possibilité d’assumer enfin ses fragilités, rompant ainsi avec les desiderata maternels. Audrey doit notamment s’affranchir des peurs liées à son évasion du Bataclan, – espaces clos, foule – du syndrome du survivant et du « bruit des avions » qui l’oppresse. Afin de se donner un projet et ne pas sombrer, elle décide donc de mener l’enquête sur sa tante, la sœur de sa mère, qui a mystérieusement disparu dans les années quatre-vingt. Entre Paris, Berlin et Las Vegas, les deux amies vont pouvoir donner une nouvelle impulsion à leur vie et faire enfin ce qu’elles aiment.

Il est délicat de réaliser une critique sur des épreuves, car elles ne correspondent pas forcément au tirage final édité. Néanmoins, j’aime lire ce qui est l’essence même du texte produit par l’auteur.

J’ai donc trouvé un peu brouillonne et un peu longue la mise en place de l’histoire, même si elle permet de bien comprendre l’état d’esprit de Laura et Audrey.

J’ai préféré la partie qui commence à leur rencontre, et la transformation qui s’effectue en chacune d’elle, grâce notamment au soutien de l’autre.

Au-delà de l’enquête autour des secrets de famille dont j’avais trouvé la clé dès le début, ce roman conte les conséquences des choix effectués, les ressorts possibles pour changer de vie, et les décisions qu’implique une belle amitié.

Ce qui m’a par ailleurs troublée, et fait froid dans le dos, c’est qu’il est bâti sur la répétition du déchaînement de haine terroriste qui marque la fin du vingtième et le début du vingt et unième siècle. J’y ai pris pleinement conscience de tous les cours de vie modifiés par les attaques de ces illuminés : à une seconde près, à un choix près, on en réchappe ou on y est totalement plongé, changeant irrémédiablement son destin.

Le bruit des avions s’inscrit parfaitement dans la Collection Traversée : des portraits d’hommes ou de femmes qui sont à la croisée des chemins, qui s’interrogent sur le sens de leur vie et décident enfin de la prendre en main.

Citations

« Audrey avançait, déterminée, ne reculait pas en dépit des nombreux signes d’hostilité lancés par Mika. Les grimaces de cette femme lui pourrissaient la vie depuis quatre ans maintenant. »

« Un cortège de serveurs vint interrompre Jean au grand soulagement de Laura. (…) Pour combien de temps encore maintiendrait-elle entre eux la barrière hermétique qu’elle s’était construite, cette phobie des liens sociaux qu’elle avait encore accentuée depuis qu’elle forgeait son mental pour être la meilleure au poker ? »

« Elle s’attendait à raconter la même histoire à chaque fois et à surmonter la vision de leur visage terrifié. Et cependant, ils ne pourraient jamais vraiment comprendre cette nuit, en saisir toute l’horreur. Ils essaieraient. Ils visionneraient de multiples reportages, des reconstitutions en images de synthèse, des témoignages. Mais compliqué de pouvoir imaginer ce genre de choses. Pour eux, cela ne resterait qu’une abstraite atrocité. »

Les Aventuriers de l’Autre Monde

Luca Di Fulvio

222 pages

Slatkine & Cie, 8 octobre 2020

Fin de lecture 11 octobre 2020

Je remercie les Éditions Slatkine et Cie pour m’avoir adressé ce livre dans le cadre d’un service presse.

Pour avoir rencontré Luca Di Fulvio, son enthousiasme et sa verve, l’an passé dans les locaux de son éditeur parisien, je peux sans peine l’imaginer au chevet des enfants en tant que conteur.

Et c’est sa voix que j’ai entendue tout au long de la lecture de ce roman destiné à la jeunesse. Cet ouvrage lui ressemble : on y retrouve la finesse de son écriture, les ressorts de l’histoire pour lutter contre les injustices, les merveilleuses aventures qui entraînent le lecteur loin de la grisaille du quotidien.

Dès les premières pages, ce roman vous happe. Hors les aventures des trois jeunes protagonistes Lily, Red et Max, le narrateur s’invite et ponctue le récit de petits commentaires qui soulignent le défaut de l’un, les qualités de l’autre, une situation particulière. Comme s’il susurrait à votre oreille cette jolie histoire d’amitié mise à l’épreuve par de sombres individus : il est interdit de s’aventurer dans cette partie de la baie où les enfants passent leurs week-ends, en raison de craintes ancestrales. Mais que serait un livre d’aventures sans cette petite désobéissance qui projette nos jeunes héros dans un mystérieux monde où tout est inversé ? Sous l’œil vigilant d’un curieux goéland, les enfants relèvent le défi et s’embarquent sur le bateau qui les conduit vers un destin dangereux, à la recherche d’un mystérieux trésor.

La langue est riche et soutenue (sauf pour les mots de Max !), et amènera probablement les jeunes lecteurs à consulter un dictionnaire, en sus du glossaire consacré en fin d’ouvrage au vocabulaire de la navigation.

L’auteur se fait également illustrateur – la couverture étant réalisée par lui – et la première lettre qui commence chaque chapitre est stylisée avec quelques éléments délicats se rapportant principalement à la mer : quelques oiseaux, des coquillages, un phare, … Cela concourt à emporter le lecteur dans le monde concocté par le génial écrivain du Gang des rêves et des Prisonniers de la Liberté.

Puisse ce joli ouvrage donner envie aux jeunes de se tourner ensuite vers les ouvrages plus destinés aux adultes !

Citations

« Liés par une relation rare, intense et profonde, ils formaient un trio uni, complémentaire. Chacun excellait en quelque chose et, quand l’un des trois n’arrivait pas à le faire, il pouvait toujours compter sur l’aide des deux autres. »

« On aurait dit que tout était identique à leur ancien monde rassurant, mais très vite on se rendait compte que rien n’était pareil. »