Les Bordes

Aurélie Jeannin

218 pages

HarperCollins France, Collection Traversée, 2021

Fin de lecture le 16 janvier 2021.

Je remercie HarperCollins et Babelio pour m’avoir adressé cet ouvrage dans le cadre d’une Masse Critique privilégiée.

Ce fut l’occasion pour moi de découvrir un nouveau livre de l’excellente collection Traversée, et le deuxième roman d’Aurélie Jeannin, après Préférer l’hiver début 2020.

Aux Bordes, il y a les Bordes. C’est chez eux que se tient le pique-nique annuel du dernier week-end de juin. Brune s’y astreint car c’est un regroupement familial incontournable. Pourtant, Brune préfèrerait être loin de cette belle-famille qui la méprise.

On suit ainsi le cheminement des pensées de Brune dans sa voiture avec ses deux enfants, Hilde huit ans et Garnier quatre ans, jusqu’à la ferme de ses beaux-parents où elle retrouve son mari. Dans ce récit qui se déroule sur à peine vingt-quatre heures, Brune dévoile la complexité de sa personnalité, forgée à la fois sur un handicap invisible et un drame qui l’a marquée à tout jamais.

Juge respectée de tous, exerçant son métier avec une apparente fermeté, sa vie de femme et surtout de mère est entachée par sa crainte de ne jamais être à la hauteur.

Car Brune a peur. Peur de tout ce qui pourrait arriver à ses enfants : l’accident, l’enlèvement, le chaos. Comment aller de l’avant lorsque l’avenir semble si incertain ? Alors, Brune la juge scrute avec rigueur sa posture de mère. Elle voudrait être plus ceci, moins cela. Ses peurs irrationnelles imprègnent la relation qu’elle entretient avec ses enfants : elle se voudrait joyeuse, elle est irascible. Hilde en profite d’ailleurs pour jouer de son ascendant de grande sœur sur le tendre Garnier.

Et Brune n’est plus une femme, doute même de son aptitude à juger, elle devient seulement une mère qui ne parvient plus à émerger de son quotidien.

Cette mère au bord du burn-out, si solitaire dans sa détresse, est profondément émouvante : elle qui tient les rênes dans son travail, sauvant ainsi d’innocentes victimes, ne comprend pas comment elle peut faillir auprès de ses propres enfants.

C’est toute l’injonction faite aux mères qui se retrouve en Brune : tu enfantes, tu dois aimer ton enfant. Quoiqu’il arrive. Quoiqu’il fasse. Mais la vie est bien plus ambivalente que cela, les sentiments aussi. Ne pas s’octroyer du temps pour soi, ne pas s’autoriser à éprouver des émotions et surtout à les exprimer, conforte l’impuissance et ajoute à cette crainte de ne jamais faire assez.

Et si l’on écoutait enfin les mères ? Et si elles écoutaient aussi le cri muet de leur corps et de leur esprit pour échapper au devoir du paraître pour être enfin, et revendiquer leurs limites bien humaines ?

Voici un roman lu en apnée, dont j’ai eu du mal à me remettre, tant il joue sur les émotions contradictoires : une sensation d’urgence qui oppresse – Brune veut que ce week-end prenne fin au plus tôt – mais également une envie de freiner le cours du temps, de se détendre pour profiter de ce moment familial. On voudrait aider Brune, par empathie, la bousculer aussi, la presser d’exprimer enfin tout haut ce qu’elle ressent, de s’affirmer comme mère et épouse autant que comme juge. Lui confirmer que tout ira bien, malgré ce pressentiment qui l’étreint et finit par envahir le lecteur, un noeud au creux de l’estomac.

Il s’agit d’une belle confirmation du talent d’Aurélie Jeannin, qui de son écriture précise, incisive, interroge la maternité, dévoile l’intime et les douleurs secrètes qui rongent les relations.

Et pour moi, c’est un nouveau coup de cœur !

« Elle était prête à tout. Il le fallait, elle le sentait. Il lui fallait cet état de forme pour faire face. Parce que la vie désormais, maintenant qu’elle avait créé des humains, ne serait pour elle qu’une longue apnée. Des incertitudes suspendues, planant au-dessus d’elle, qu’elle devait être prête à esquiver. (…) Elle était un parapluie, un paratonnerre, un bouclier. Un barrage au torrent des drames. C’était son rôle de maman. Même là, aujourd’hui, lasse, soucieuse, tellement craintive d’aller aux Bordes, elle tenait son rôle, elle restait solide. Elle le devait. »

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