L’été froid

Gianrico Carofiglio

Traduction d’Elsa Damien

459 pages

Éditions Slatkine &Cie, 2021

Fin de lecture 13 mai 2021.

Je remercie les Éditions Slatkine & Cie de m’avoir adressé cet ouvrage de l’auteur dont j’avais tant aimé l’an passé le précédent roman,Trois heures du matin, mettant en avant la relation d’un père et de son fils.

Dans L’été froid, la thématique est toute autre. Il y est bien question d’un enfant, mais l’action se situe en 1992, en pleine guerre ouverte entre la mafia et les juges décidés à mettre fin à ses activités un peu partout en Italie et en Sicile. Or l’enfant est le fils de Grimaldi, un parrain de la mafia de Bari, La Società Nostra, qui pourrait avoir été enlevé par son ancien associé, un certain Lopez, dit « Le Boucher ».

Les carabiniers, et en première ligne le maréchal Fenoglio, essayent de décortiquer une histoire compliquée en raison de la loi du silence imposée par les principes mafieux, la fameuse omerta : des fusillades éclatent en pleine rue, aucun témoin. La famille même de l’enfant refuse d’expliquer les circonstances de l’enlèvement, voire nie celui-ci.

Mais Lopez contacte les carabiniers et décide de collaborer. Cependant, ses dires sont-ils crédibles ? Car c’est avant tout un personnage peu recommandable :

« Son casier judiciaire ressemblait à un résumé de droit pénal : on allait du vol à la conduite sans permis, du trafic de stupéfiants aux coups et blessures, et de la contrebande de tabac étranger à l’extorsion. »

Dans ce climat de suspicion et de violence ouverte ou larvée, sous la menace permanente des représailles du clan Grimaldi, la juge D’Angelo, le capitaine Valente, le maréchal Fenoglio et l’adjudant Pellecchia mènent l’opération « Été froid ».

L’écriture de Gianrico Carofiglio entraîne immédiatement le lecteur dans les rues de Bari, dans la petite trattoria et dans les locaux exigus de la caserne : on ne lit pas, on vit les événements.

« La pièce puait l’encre et le papier poussiéreux. Le silence accentuait les odeurs, pour qui savait les percevoir. »

C’est un film qui se déroule devant nos yeux, les perquisitions en pleine nuit pour se cacher des malfrats, les interrogatoires qui mettent en lumière la construction d’une société mafieuse, les enrôlements et agissements pour contrôler un territoire, et où l’on se rend compte que le fameux « honneur » ou « respect » dû au chef de bande lui vient surtout de la peur qu’inspirent son ego démesuré ou sa paranoïa !

Et puis il y a ceux qui refusent de se soumettre à la mafia, mais qui organisent leur propre petit trafic : « Si tu commences à payer, tu es mort. »

Un attachement tout particulier se crée pour Fenoglio, qui traverse une mauvaise passe personnelle et consacre donc son temps à son métier. Car c’est un homme qui s’interroge (in petto, ses réflexions sont savoureuses) sur toute cette violence qui l’entoure, qui répugne à prendre son pistolet et encore plus à l’utiliser. Qui s’évertue à rester honnête, fidèle à ses valeurs, dans un monde qui n’en a plus beaucoup.

« Dans une enquête, on suit différents types de règles. Il y a les règles juridiques, celles qui régissent les techniques d’investigation, et celles dictées par les circonstances. Cependant, les plus importantes, ce sont celles qui ont à voir avec la conscience – ce qui, finalement, vaut pour n’importe quelle activité. »

L’auteur démontre aussi dans ce roman ce qu’il a mis en application dans son travail au service de la justice, et expose le questionnement obligatoire face à une situation qui pourrait sembler se résoudre facilement :

« – Les faits sont presque toujours conformes aux statistiques, et il ne faut pas l’oublier.

⁃ Oui, presque toujours. Ça non plus, il ne faut pas l’oublier. »

C’est haletant, et en même tant les pointes d’humour distillées ça et là offrent une certaine respiration dans ce climat pesant.

« – Ce n’est pas toi qui disais qu’il fallait du détachement, dans ce travail, pour ne pas devenir fou ?

– Oui, c’était moi. La cohérence ne fait pas partie de mes qualités. »

S’appuyant sur son expérience judiciaire anti-mafia, Gianrico Carofiglio expose au grand jour les procédés des sociétés mafieuses au début des années 1990, gangrenant toutes les strates de la société italienne. Au travers de son héros intègre et d’une juge implacable, il met à l’honneur ceux qui, dans la vie réelle, ont su combattre ces malfrats, parfois au péril de leur vie.

L’histoire policière, l’apport de connaissances et la richesse de l’écriture m’ont à nouveau transportée.

Coup de cœur !

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