Championnes

Mathilde Tournier

172 pages

Gallimard jeunesse, Scripto 2022

Fin de lecture le 3 avril 2023

Les filles et le sport. Surtout le football. A l’heure du collège, et malgré l’arrivée du vingt-et-unième siècle, les préjugés sont toujours tenaces.

A quatorze ans, l’adolescence n’est pas un long fleuve tranquille. Pénélope la narratrice subit un harcèlement de la part de ses camarades parce qu’elle est douée dans son sport, qu’elle n’est pas « féminine » et que son visage est grêlé d’acné. Elle n’ose pas en parler, mais Leïla, une de ses coéquipières avec qui elle n’a pas a priori d’affinités, va la soutenir.

Sont ainsi explorés durant une année scolaire les difficultés rencontrées par plusieurs jeunes filles, les secrets que l’on cache, l’amitié, les discordes, l’entraide, l’impact terrible des réseaux sociaux utilisés à mauvais escient… Mais c’est surtout ce formidable élan donné par l’enjeu de réussir dans un championnat avec ses coéquipières et, pourquoi pas, de se faire remarquer par un sélectionneur, qui donne une saveur particulière à ce livre.

« J’espère que samedi, sur le terrain, on redeviendra une équipe. Sinon, on peut dire adieu à notre rêve de remporter le championnat. Ce rêve auquel je m’accroche pour ne pas faire de ma vie une défaite. »

Écrit pour les jeunes, il en émane une grande fraîcheur malgré les sujets profonds abordés au travers de ces personnages On s’attache très facilement à ces jeunes, adultes en devenir, qui se battent pour leurs rêves.

J’ai beaucoup aimé.

Publicité

17 PIGES – récit d’une année en prison

Scénario Isabelle Dautresme

Dessins Bast

128 pages

Éditions Futuropolis, février 2022

Fin de lecture le 7 janvier 2023

Ce livre m’a été conseillé dans le cadre d’un club de lecture organisé par la médiathèque que je fréquente.

Ben a dix-sept ans. Assidû au lycée, avec de bons résultats, il prépare le bac de français. Mais la police vient l’arrêter alors qu’il est en cours.

Incarcéré au quartier des mineurs de Fleury-Mérogis, et malgré son incompréhension face aux faits qui lui sont reprochés, Ben montre tout d’abord une certaine bonne volonté. Il participe aux cours proposés par l’équipe éducative, se tient relativement tranquille. Malgré les propositions, les bagarres, le bruit constant, les crises de manque d’autres détenus.

Cependant, sa situation se dégrade peu à peu. La date de son procès n’est jamais fixée. Manque d’espoir, mauvaises fréquentations, délaissement de soins corporels, honte pour sa famille. En quelques mois, l’adolescent se transforme. Physiquement aussi. Violence et peur deviennent son quotidien. Jusqu’au transfert en quartier des majeurs.

Les deux auteurs, journaliste spécialisée dans l’éducation pour l’une et animateur d’un atelier BD dans une prison pour mineurs pour l’autre, connaissent leur sujet. L’histoire ne contient que des faits. Pas de pathos. Même si l’on peut se prendre d’empathie (relative) pour le jeune garçon qui nie son implication dans ce qui lui est reproché.

L’affaire judiciaire est ici presque secondaire, anecdotique. L’objectif du roman graphique est de montrer les modifications induites par l’enfermement d’un jeune de moins de dix-huit ans dans des conditions éprouvantes pour un psychisme en formation et l’échec, chiffres à l’appui, des réformes menées jusqu’alors. Le riche dossier documentaire inclus est édifiant. Sans remettre bien évidemment en question la nécessaire sanction de faits délictueux ou criminels, l’ouvrage propose une réflexion sur leurs modalités d’infliction aux mineurs, dont la majorité s’endurcissent en prison et reviennent ensuite grossir les rangs des majeurs incarcérés. La réflexion est appuyée par les propres ressentis d’impuissance exprimés par les éducateurs :

« Sous prétexte qu’il a fait une connerie, on l’enferme ici avec des jeunes 10 fois plus violents et dangereux que lui… (…) Il est où l’éducatif, là ? À quoi on sert nous ? »

Le dessin sert le propos. Les couleurs relativement monotones montrent la routine et l’ennui qui s’observent dans ces vies à l’écart. Trois planches m’ont particulièrement marquée. La première, page 8, dont le dessin orne entièrement la page, représente la prison, qui semble si imposante, voire écrasante. Les deux autres, pages 54 et 55, lorsque Ben est enfermé au mitard, où les murs, dessin après dessin, se rapprochent, jusqu’à l’étouffer, confirmant son ressenti face à l’enfermement.

Un livre bien construit, marquant. Utile.

En lice pour le Prix lycéen « Social BD’2023 ».

Filles du vent

Mathilde Faure

203 pages

Pocket, 2022, Charleston, 2021

Fin de lecture 23 novembre 2022

Lina, Assa et Céline sont toutes trois hébergées dans un foyer de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) en région parisienne. Y sont placées les jeunes filles dont l’éducation a été retirée à leurs parents du fait du manque de protection apporté par ceux-ci, ou parce qu’elles sont devenues « ingérables » pour leur entourage.

Il y a celles qui confortent leur violence, celles qui tentent de survivre ou quémandent un peu d’amour ou d’attention de la pire des manières, et celles, les moins nombreuses, qui tentent de s’en sortir par les études. Elles ont entre quatorze et seize ans.

Un événement supplémentaire va mettre le feu aux poudres : les femmes qui défilent pour leurs droits, le font, et sont reconnues, elles.

Les adolescentes de l’ASE restent totalement invisibles.

Alors Lina, Céline et Assa, qui pourtant semblent ne rien avoir en commun que d’habiter sous le même toit, décident de fuir le foyer et de montrer par des actions d’éclats leur existence et leur désir d’être enfin prises en considération. Elles ont un délai restreint pour agir, car leur fugue va être rapidement signalée aux autorités.

L’auteure propose, sous couvert d’un roman, une plongée crue dans la vie de ces adolescentes abîmées, incomprises ou délaissées. Ce sont trois histoires qui s’entrechoquent, un périple où des amitiés se forgent, l’action commune soude, bien au-delà des jeunes fuyardes. Servie par son expérience d’encadrement auprès d’enfants placés, Mathilde Faure rend attachantes, chacune à sa façon, ces jeunes filles égarées dans un monde qui les ignore. Elle montre aussi combien l’écoute réelle, l’attention portée, les projets communs peuvent sublimer des êtres humains en déshérence et leur permettre de se faire enfin confiance.

« J’avais assimilé le courage à la force. Aujourd’hui ma réponse serait tout autre. Être courageux, c’est sortir du rang, résister à un ordre que l’on trouve injuste. Le courage, c’est assumer sa différence. C’est refuser d’être invisible. »

Je ne m’attendais pas à cette histoire. Les mots y sont importants, choisis, l’auteure montre combien ils entourent ou tuent ceux qui les reçoivent.

Et j’ai trouvé que le récit s’arrêtait bien trop vite. J’aurais bien accompagné encore Assa, Céline et Lina dans la suite de leur aventure… et leurs combats !

Août 61

Sarah Cohen-Scali

477 pages

Albin Michel Jeunesse, 2019

Fin de lecture 10 juillet 2022.

Dans Max, elle évoquait les Lebernsborn. Dans Orphelins 88, les jeunes enfants rescapés des camps. Dans ce troisième et dernier volet du triptyque, Sarah Cohen-Scali met en évidence les conséquences de la Deuxième Guerre Mondiale sur les jeunes gens issus des camps et qui se retrouvent dans un Berlin écartelé.

Août 61 relate l’histoire de Ben, rescapé des camps de concentration, dont la maladie d’Alzheimer prend peu à peu possession. Alors qu’il a souhaité consciemment se protéger et oublier sa vie d’après les camps, cette terrible maladie vient rebattre les cartes.

De façon ironique, si le présent se complexifie, le passé s’éclaircit peu à peu.

Des pans entiers de la vie de Ben refont surface, d’abord grâce au jeune Beniek, qui a échappé à une mort annoncée et rencontré Tuva, l’amour de sa vie, ensuite à l’adolescent Ben, qui a fait partie des « Boys » émigrés en Angleterre, et enfin Beni, celui qui retrouva Tuva. C’est une quête pour sa mémoire et la recherche de la vérité que mène Ben au moyen d’un monologue intérieur déployé tour à tour par ses alter-ego.

Une mystérieuse poupée joue un rôle essentiel dans cette remontée des souvenirs.

Ben va comprendre comment la vie s’est déroulée en Allemagne de l’Est après la construction du mur de Berlin, en… août 1961.

Ce livre boucle le cursus de mise en lumière des exactions avant, pendant et après la guerre. On y retrouve les enfants issus des Lebensborn grâce à Tuva, et leur vie marquée par les circonstances de leur naissance, les jeunes Juifs aidés par les RRA à passer en Angleterre, mais rapidement laissés-pour-compte.

Mais ce livre va plus loin, en ouvrant vers l’étrange partition qui a ouvert la voie à de nouvelles oppressions, en Allemagne de l’Est cette fois, avec les mêmes conséquences sur les enfants.

Si j’ai un peu moins accroché aux premières parties du livre, celle tournée essentiellement vers la vie de l’autre côté du mur de Berlin après Août 61 m’a passionnée, interpellée et et terrifiée.

L’ensemble est très émouvant, voire poignant par moments.

L’impression est de regarder se débattre ce vieil homme avec ses souvenirs, certains qu’il souhaite recouvrer plus que tout, d’autres au contraire qu’il rejette tant ils sont douloureux. Et par-delà, sa quête désormais quotidienne pour reconnaître son environnement, ses proches.

Sarah Cohen-Scali use de tout son talent pour élaborer un roman autour de la mémoire, celle de chaque être humain certes, mais aussi et surtout la mémoire collective, afin que nul n’en ignore et que jamais ne se reproduisent des exactions identiques.

« OUBLIER ?

Oui, c’est ça, j’oublie. Je tire un trait surles morts et je les enterre – ce qui tombe bien, puisqu’ils n’ont pas eu de sépulture. J’oublie, comme ça toi aussi tu oublies, et le monde entier oubliera vite, le plus vite possible.

« Plus jamais ça », a-t-on proclamé au lendemain de la libération des camps. Mais comment respecter ce serment, si l’on ne parle pas de

« ça » ? »

Malheureusement, à l’aune des faits relatés dans le livre et des actualités contemporaines, il semble que la leçon n’a pas été apprise sérieusement..