Sur un arbre perché

Gérard Saryan

384 pages

Taurnada Éditions, janvier 2023

Fin de lecture 23 décembre 2022

Je remercie les Éditions Taurnada pour m’avoir adressé ce livre de Gérard Saryan, en version numérique. Je découvre ainsi l’auteur, dont c’est le second roman.

Alice est une jeune femme comblée. Enceinte de huit mois de Guillaume, avocat lyonnais en vue, belle-mère adulée par Dimitri, le petit garçon de son conjoint, mais un peu moins par l’aînée Barbara en pleine adolescence, Alice vient de lancer son entreprise de stylisme.

Tout lui sourit donc, ou presque, lorsqu’à l’occasion d’un week-end parisien, Dimitri échappe à la surveillance d’Alice au sein de la gare de Lyon. Le début de l’enfer pour elle et la famille. Tandis qu’Alice subit un grave accident, l’enfant demeure introuvable. Remise, la jeune femme ne parvient pas à échapper à la culpabilité. Alors que ses liens avec Guillaume se distendent, elle décide de mener l’enquête avec acharnement. Tantôt avec la police, tantôt avec l’aide d’un journaliste qui recherche en parallèle une mystérieuse ravisseuse qui sévit depuis quelques années au nez et à la barbe des forces de l’ordre.

A travers l’Europe, avec l’appui de personnes inattendues, Alice se transcende, tout en restant profondément humaine.

Le livre est dense, haletant. Racontés soit par Alice, soit par le narrateur, des événements se croisent via des mini-chapitres, au présent et dans le passé, jusqu’à dévoiler plusieurs terribles vérités.

J’ai été prise par le rythme, par cette attachante héroïne malgré elle qui s’échine à retrouver l’enfant perdu, au-delà de ses propres forces – « Tiens bon Alice, tiens bon » – et des frontières, et en se méfiant de tous.

L’ensemble est si agréable à lire qu’on veut juste suivre la jeune femme dans sa quête de la vérité.

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Igonshua ou Jamais sans eux

Eric-Delphin Kwégoué

56 pages

Lansman Editeur, 2019

Fin de lecture 13 août 2022.

Un peu de théâtre en ce mois d’août, avec ce livre chiné lors de la Fin de partie de la Compagnie Issue de Secours en résidence à La Ferme Godier de Villepinte jusqu’en juin 2022.

Igonshua a reçu le Prix 2017 inédits D’AFRIQUE ET OUTREMER.

Au sein d’une maisonnette, à la frontière entre le Cameroun et le Nigeria, un couple, Iko, pêcheur de sable et Stella, sa femme.

En cette soirée où tous deux sont couchés tôt à cause du couvre-feu, ils recueillent une jeune femme éplorée, Igonshua, avec sa petite fille de sept mois. Elle a assisté au rapt de son fils et de son mari, a elle-même été victime de violence. Les militaires rôdent autour dans le village.

En quelques dialogues entre les personnages et une cinquantaine de pages, tout est dit : les dissensions, voire la haine entre ethnies des deux côtés de la frontière, les exactions, les enjeux relationnels au sein des familles, la place de l’homme et de la femme au sein du couple, le poids des traditions, l’amour maternel, le désir d’enfants qui peut faire tout basculer, l’incompétence et l’injustice des gradés omnipotents… Quel tour de force !

Le texte est puissant, sans temps mort.

« J’entends comme une révolte… comme une nouvelle peste… Le peuple hurler de peur… Car les conflits divisent. J’entends le bruit sourd des stylos huppés signer les parchemins de la honte à la place de la majorité patriotique. »

Le drame se joue, implacable. Les monologues de Stella en mal d’enfants et ceux d’Ingonshua évoquant ses malheurs sont poignants. On scande les mots, même en lecture silencieuse, et on se représente aisément les scènes dont le décor minimaliste met en valeur le texte et les personnages.

Je regrette désormais de ne pas avoir eu l’occasion de voir jouer cette pièce… mais certainement pas d’avoir découvert le texte et son auteur !

Montagnes russes

Une envie irrépressible d’enfant…
© CF juin 2021

Scénario Gwénola Morizur

Dessins et couleurs Camille Benyamina

80 pages

Grand Angle, Bamboo Édition, 2 juin 2021

Fin de lecture 2 juin 2021

Je remercie Babelio et Grand Angle – Bamboo Édition pour m’avoir adressé cette bande dessinée dans le cadre d’une Masse Critique privilégiée.

Cette BD retrace l’histoire vraie d’un couple et de son parcours chaotique autour de la procréation médicalement assistée ainsi que l’amitié qui se noue entre une mère et cette femme en mal d’enfant.

L’histoire

Aimée travaille dans une crèche. C’est d’autant plus un crève-cœur pour cette jeune femme qui essaie d’avoir un enfant avec son compagnon Jean. Les affres du test de grossesse infructueux, des rendez-vous amoureux planifiés, puis des traitements qui rendent hystériques (du grec « venant de l’utérus » même si là il ne se passe rien…), et le désarroi quand, mois après mois, s’écoule le sang menstruel…

Charlie, mère célibataire de trois enfants, amène Julio, son petit dernier, à la crèche. Cette maman un peu dépassée, aux rêves professionnels contrecarrés par son statut, va trouver une alliée en Aimée. Et cette dernière, se prendre d’affection pour l’enfant. Trop sans doute. Car elle va suppléer les défaillances de Charlie, au point de garder l’enfant sans sa permission, à l’encontre de la volonté de son mari.

Aimée se met dans une position dangereuse, voire illégale. Et risque de perdre à la fois l’amitié de Charlie et son travail. Tout en essayant un ultime traitement.

La mise en image

La couverture est très belle. Alors que le titre ne dévoile pas forcément le sujet de la BD, le dessin est très évocateur : cela va tourner autour du ventre d’Aimée, de ce qui s’y passe ou ne s’y passe pas.

Dès les premières pages, on sent le dynamisme, mais aussi de la douceur : dans les traits de crayons, dans les couleurs.

Les émotions des personnages sont perceptibles, et l’alternance de bandes et de pages entières contribue à donner de la profondeur au message. Ces grandes planches sans texte sont bouleversantes, tant elles laissent transparaître les désirs – voire les obsessions- et les émotions d’Aimée, celle représentant le lit conjugal entouré d’embryons tout particulièrement.

Mon avis global

Le dessin sert le sujet, et inversement. Les deux artistes ont su se compléter harmonieusement pour créer une histoire compréhensible par tous sur un sujet très douloureux pour les couples qui y sont confrontés. Les émotions des différents protagonistes, en forme de montagnes russes, sont bien transcrites : Aimée qui espère et se pense seule à souffrir, Jean qui essaye de l’épauler comme il le peut, leur amour infaillible malgré les embûches et Charlie dont le souhait est tout autre.

C’est d’ailleurs la gorge nouée que j’ai lu cette BD et suis montée dans un ascenseur émotionnel aux côtés de ses personnages attachants.

Loin d’être caricaturale, elle offre un message d’espoir plein de pudeur à tous ceux dont les rêves mettent du temps à se réaliser. Quelquefois, il est aussi possible de les transformer…

Et l’amitié dans tous ça ? © CF juin 2021

L’été froid

Gianrico Carofiglio

Traduction d’Elsa Damien

459 pages

Éditions Slatkine &Cie, 2021

Fin de lecture 13 mai 2021.

Je remercie les Éditions Slatkine & Cie de m’avoir adressé cet ouvrage de l’auteur dont j’avais tant aimé l’an passé le précédent roman,Trois heures du matin, mettant en avant la relation d’un père et de son fils.

Dans L’été froid, la thématique est toute autre. Il y est bien question d’un enfant, mais l’action se situe en 1992, en pleine guerre ouverte entre la mafia et les juges décidés à mettre fin à ses activités un peu partout en Italie et en Sicile. Or l’enfant est le fils de Grimaldi, un parrain de la mafia de Bari, La Società Nostra, qui pourrait avoir été enlevé par son ancien associé, un certain Lopez, dit « Le Boucher ».

Les carabiniers, et en première ligne le maréchal Fenoglio, essayent de décortiquer une histoire compliquée en raison de la loi du silence imposée par les principes mafieux, la fameuse omerta : des fusillades éclatent en pleine rue, aucun témoin. La famille même de l’enfant refuse d’expliquer les circonstances de l’enlèvement, voire nie celui-ci.

Mais Lopez contacte les carabiniers et décide de collaborer. Cependant, ses dires sont-ils crédibles ? Car c’est avant tout un personnage peu recommandable :

« Son casier judiciaire ressemblait à un résumé de droit pénal : on allait du vol à la conduite sans permis, du trafic de stupéfiants aux coups et blessures, et de la contrebande de tabac étranger à l’extorsion. »

Dans ce climat de suspicion et de violence ouverte ou larvée, sous la menace permanente des représailles du clan Grimaldi, la juge D’Angelo, le capitaine Valente, le maréchal Fenoglio et l’adjudant Pellecchia mènent l’opération « Été froid ».

L’écriture de Gianrico Carofiglio entraîne immédiatement le lecteur dans les rues de Bari, dans la petite trattoria et dans les locaux exigus de la caserne : on ne lit pas, on vit les événements.

« La pièce puait l’encre et le papier poussiéreux. Le silence accentuait les odeurs, pour qui savait les percevoir. »

C’est un film qui se déroule devant nos yeux, les perquisitions en pleine nuit pour se cacher des malfrats, les interrogatoires qui mettent en lumière la construction d’une société mafieuse, les enrôlements et agissements pour contrôler un territoire, et où l’on se rend compte que le fameux « honneur » ou « respect » dû au chef de bande lui vient surtout de la peur qu’inspirent son ego démesuré ou sa paranoïa !

Et puis il y a ceux qui refusent de se soumettre à la mafia, mais qui organisent leur propre petit trafic : « Si tu commences à payer, tu es mort. »

Un attachement tout particulier se crée pour Fenoglio, qui traverse une mauvaise passe personnelle et consacre donc son temps à son métier. Car c’est un homme qui s’interroge (in petto, ses réflexions sont savoureuses) sur toute cette violence qui l’entoure, qui répugne à prendre son pistolet et encore plus à l’utiliser. Qui s’évertue à rester honnête, fidèle à ses valeurs, dans un monde qui n’en a plus beaucoup.

« Dans une enquête, on suit différents types de règles. Il y a les règles juridiques, celles qui régissent les techniques d’investigation, et celles dictées par les circonstances. Cependant, les plus importantes, ce sont celles qui ont à voir avec la conscience – ce qui, finalement, vaut pour n’importe quelle activité. »

L’auteur démontre aussi dans ce roman ce qu’il a mis en application dans son travail au service de la justice, et expose le questionnement obligatoire face à une situation qui pourrait sembler se résoudre facilement :

« – Les faits sont presque toujours conformes aux statistiques, et il ne faut pas l’oublier.

⁃ Oui, presque toujours. Ça non plus, il ne faut pas l’oublier. »

C’est haletant, et en même tant les pointes d’humour distillées ça et là offrent une certaine respiration dans ce climat pesant.

« – Ce n’est pas toi qui disais qu’il fallait du détachement, dans ce travail, pour ne pas devenir fou ?

– Oui, c’était moi. La cohérence ne fait pas partie de mes qualités. »

S’appuyant sur son expérience judiciaire anti-mafia, Gianrico Carofiglio expose au grand jour les procédés des sociétés mafieuses au début des années 1990, gangrenant toutes les strates de la société italienne. Au travers de son héros intègre et d’une juge implacable, il met à l’honneur ceux qui, dans la vie réelle, ont su combattre ces malfrats, parfois au péril de leur vie.

L’histoire policière, l’apport de connaissances et la richesse de l’écriture m’ont à nouveau transportée.

Coup de cœur !