Et les vivants autour

Barbara Abel

499 pages

Belfond, 2020, Pocket, 2021

Fin de lecture 18 octobre 2022

Une jeune femme dans le coma depuis quatre ans suite à un terrible accident de voiture. La famille, son mari, ses parents, sa sœur et son beau-frère qui se relaient à son chevet. Ces vivants, autour d’une quasi-morte, qui tiennent tant bien que mal et essaient de poursuivre leur vie.

Et ce professeur qui veut les voir, les plongeant dans un profond désarroi : chacun se demande quelle est la conduite à tenir, et surtout qu’aurait voulu Jeanne ?

Barbara Abel dissèque chaque personnage sous sa plume acérée. L’envie de vivre, le ressentiment, la culpabilité, les conflits de loyauté vis-à-vis de Jeanne.

Faut-il la maintenir en vie ou non ? Peut-on vraiment passer à autre chose, de nouvelles amours, de nouveaux projets avec cette pensée permanente qui les taraude : et si Jeanne venait à se réveiller malgré tout ?

« – Et ta femme… Elle fait quoi, dans la vie ?

– Elle dort.

C’est sorti tout seul.

– Pardon ?

– Elle dort.

(…)

– Depuis quatre ans, précise-t-il enfin. Elle… elle est dans le coma. »

Ceci est le côté psychologique du roman, qui enjoint forcément à réflexion.

Mais comme c’est Barbara Abel qui écrit, au-delà questionner la « moralité » de la fin de vie, le livre expose les secrets de la famille de Jeanne. Et là commence le thriller.

L’auteure montre comment la trame de ce drame s’est tissée depuis bien longtemps. Et que cette famille en apparence très unie autour de la malade va se disloquer totalement quand chaque protagoniste va souhaiter mettre en avant ses propres objectifs. Jeanne devient le catalyseur des décisions individuelles qui seront prises par ceux qui l’entourent.

J’ai été happée par ce roman lu très vite : par le sujet en filigrane, évidemment d’actualité, de la fin de vie décidée par d’autres ou soi-même, mais aussi par la manière dont Barbara Abel met en avant chacun de ses personnages, avec ses aspects attachants ou profondément rebutants. On passe de l’empathie à l’effroi, on réfléchit aux jugements hâtifs que l’on peut porter et on observe les conséquences des décisions anciennes…

J’ai aussi aimé les citations en incipit des grandes parties, prélude au déroulement d’une phase de l’histoire.

Je suis donc ravie d’avoir lu ce roman dédicacé par l’auteure au SMEP 2022, alors que je n’avais lu précédemment que l’excellent Derrière la haine.

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Il nous restera ça

Virginie Grimaldi

389 pages

Librairie Arthème Fayard, 2022

Fin de lecture 29 août 2022

Quelques jolies citations, que je connaissais et aimais déjà, ouvrent le dernier ouvrage de Virginie Grimaldi.

C’est un prélude à l’une de ces lumineuses histoires dont elle a le secret et que j’avais découvert grâce à l’un de ses précédents livres.

Hasard des rencontres, des êtres écorchés par la vie vont unir leurs blessures et développer un lien fort, un attachement outrepassant l’amitié.

Jeanne, Théo, Iris.

Jeanne, la vieille dame qui a perdu l’amour de sa vie. Son deuil récent occupe Jeanne à plein temps. Mais elle a besoin d’argent pour continuer à entretenir son appartement.

« Depuis trois mois, Jeanne détissait, maille après maille, les habitudes. Le pluriel était devenu singulier. »

Iris, la trentenaire au service des malades, que l’amour de sa vie a fait fuir.

Et Théo, le jeune apprenti pâtissier, criblé de souffrances intimes et seul au monde.

« Je rêve pas, je m’évade. La réalité est ma prison. »

Iris et Theo ont besoin d’un toit. La vieille dame accueille les deux jeunes gens, qui se détestent cordialement au début de cette cohabitation forcée.

Et petit à petit, chacun trouve sa place dans le lieu partagé. Chacun apprend de l’autre et développe de l’empathie. La réserve s’éloigne face à l’adversité.

Les chapitres alternent, Théo et Iris narrant chacun leur propre histoire, tandis que celle de Jeanne est contée. Le texte est émaillé de propos ou remarques savoureuses. La gouaille de Théo m’a fait éclater de rire à plusieurs reprises. Mais j’ai aussi versé quelques larmes au regard des mésaventures individuelles, et de leurs douloureuses expériences.

« Chaque fois que j’ai donné un bout de mon cœur, je l’ai récupéré en sale état. Vaut mieux avoir personne, au moins on ne risque pas de le perdre. »

En croisant ces destinées complexes, Virginie Grimaldi amène le lecteur à envisager différemment les rencontres qu’on croit anodines, celles qui peuvent apporter le bonheur au-delà d’un début peu prometteur.

Certaines réflexions sont ainsi pleines de bon sens :

« Ma mère a toujours préféré les gens avec des failles plutôt que lisses. Elle répétait souvent que deux surfaces lisses glissent l’une contre l’autre, alors que deux surfaces cabossées s’accrochent et deviennent plus solides ensemble. »

L’auteure, au travers de ses personnages tourmentés, met l’accent sur la possibilité de tirer parti de l’adversité lorsqu’on accepte de se lier aux autres et de lâcher prise. Les difficultés inhérentes aux différents âges de la vie y sont évoquées, du jeune homme livré à lui-même mais très courageux, jusqu’à Jeanne septuagénaire et solitaire forcée qui rend visite à son défunt époux pour lui exposer son quotidien. Sans oublier Iris dont le milieu de vie est affecté par une relation toxique dont l’histoire m’a évidemment beaucoup touchée.

La résilience est le maître-mot de ce très joli roman qui oscille entre humour et émotions. C’est délicat, corrosif parfois.

Je me suis laissée porter par les mots, sans chercher à deviner la suite, en prenant mon temps, et j’ai donc été épatée par une fin totalement inattendue !

Un chouette moment de lecture, merci Alex de me l’avoir prêté !

Memory

Arnaud Delalande

317 pages

Pocket, 2022, le cherche midi, 2021

Fin de lecture 13 juillet 2022.

Je remercie les Éditions Pocket pour la rencontre avec l’auteur dans le cadre d’un apéro « Gang du polar ». Ce livre a été sélectionné par les libraires pour être finaliste du prix « Nouvelles Voix du Polar » 2022.

En pleine tempête de neige du côté d’Annecy, une énigme en chambre close : Marcus s’est pendu dans une pièce fermée avec huit témoins. Précision utile : ils sont tous patients d’un institut qui les accueille car ils ont perdu leur mémoire immédiate (amnésie antérograde) suite à un événement exceptionnel : accident ou problème de santé.

La toute fraîchement nommée lieutenant Jeanne Ricœur est gâtée pour sa première enquête !

« Davy, si j’ai bien compris, ces patients oublient tout, toutes les cinq minutes. Comme les poissons rouges ! Alors dis-moi : quelqu’un dont la mémoire s’effrite chaque seconde peut-il vraiment préméditer – ou « postméditer » – quoi que ce soit ? »

Mener des investigations face à des suspects affectés par ce trouble s’avère très éprouvant nerveusement pour la jeune femme, qui affronte par ailleurs des difficultés personnelles liées à son passé. Il va lui falloir de la persévérance et se retrouver bloquée au sein même d’Harmonia pour démêler les fils de cette histoire. Secondée par son collègue Davy et soutenue par son chef Franck, elle doit se montrer à la hauteur de ses propres attentes.

Les processus mémoriels sont au cœur du roman, très bien documenté sur le sujet. L’auteur évoque les différents types de souvenirs que nous pouvons engranger, les besoins et enjeux thérapeutiques adaptés à chaque maladie en particulier. Une amnésie antérograde n’a rien à voir avec la maladie d’Alzheimer, par exemple.

L’écriture est fluide, agréable à lire et le sujet donne envie de poursuivre sa lecture très vite. Le personnage de Jeanne est attachant, la complexité de sa situation personnelle ajoute une autre dimension sur la gestion d’un passé non maîtrisé.

On reconnaît aussi la patte du scénariste dans les descriptions des lieux, il est aisé de se projeter dans l’institut, dans l’appartement de Jeanne et au commissariat.

Le fond de ce livre résonne comme en écho à mes recherches de littérature scientifique sur les capacités du cerveau à associer les données, et j’ai trouvé passionnant de m’y replonger, après quelques années, grâce à un roman policier très prenant.