Tala Yuna

Charles Aubert

318 Pages

Slatkine & Cie, 2022

Fin de lecture 12 juin 2022.

C’est lors d’une soirée organisée par les Éditions Slatkine & Cie (que je remercie à nouveau) que j’ai eu le plaisir de revoir Charles Aubert. J’avais beaucoup aimé son triptyque en couleurs, j’étais intriguée par ce nouvel ouvrage, indépendant.

D’entrée, la reproduction de l’échelle de Beaufort interpelle. Et donne à penser. Et quand on commence les premiers chapitres, on se dit que l’on va essuyer quelques tempêtes. Et c’est effectivement le cas. Enfin surtout le héros, Jonas, qui en est aussi le narrateur.

Écrivain médiocre de son propre aveu, confronté au syndrome de la page blanche, abandonné par sa femme, il se trouve à un tournant de sa vie : il sent qu’il doit partir sur les traces de son géniteur, disparu deux jours avant sa naissance.

Jonas sait que ce dernier se trouve sur une des multiples îles qui composent un mystérieux archipel. Mais notre héros est un pur terrien… mal de mer et pas le pied marin !

Accueilli assez froidement, il trouve néanmoins deux frères, Ringo et Sam, prêts à l’embarquer sur leur bateau pour dénicher l’homme qui pourrait rendre un sens à sa vie.

D’autres rencontres suivront, notamment avec une femme mystérieuse, qui lui enseignera la vie.

Et je m’arrête là. Parce qu’il faut lire cette narration, à la fois périple maritime, randonnée pédestre et cheminement intérieur. Car Jonas se prête, sous la plume violente et délicate de son auteur, à un parcours initiatique dont il ne pouvait deviner l’ampleur. Entre effroi et désarroi, humour et amour, la tempête – extérieure comme intérieure – façonne un homme mûr et sûr de lui.

« Vous voyez cette pierre ? Quand les glaces auront fondu et que les océans recouvriront les forêts, lorsque le soleil aura brûlé la terre et que les hommes ne seront plus que poussière, les pierres seront toujours là. À veiller sur le silence et sur ce qui restera du monde. Nous ne sommes pas des pierres. Notre vie se joue dans l’instant. Vous comprenez, Jonas ? Il n’y a rien à attendre. Il faut simplement vivre. »

Sans référence précise de lieu ni de temporalité, c’est la Nature qui se trouve au cœur du récit de Jonas. Charles Aubert a en effet choisi de placer ses personnages à la merci des éléments. Il mêle les animaux d’ici et la végétation de là pour créer un univers à part, qui joue un rôle majeur dans l’évolution de Jonas et préside à sa destinée.

La rudesse contraste avec la poésie, une place majeure est donnée aux livres et à la réflexion philosophique sur les choix de vie.

J’ai été tout à la fois horrifiée, touchée, charmée par ce magnifique roman.

Coup de cœur !

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Les Garçons de la cité-jardin

Dan Nisand

379 pages

Les Avrils, Groupe Delcourt, août 2021

Fin de lecture 14 août 2021.

Je remercie Les Avrils pour m’avoir adressé cet ouvrage dans le cadre de la rentrée littéraire. Je remercie aussi Dan Nisand pour sa sympathique dédicace, qui m’a accompagnée tout au long de ma lecture.

Est-ce l’homme qui y habite qui modèle le quartier ou bien le quartier qui modèle l’homme qu’il accueille en son sein ?

Voici la question posée par ce premier roman de Dan Nisand.

L’auteur entraîne en effet le lecteur dans Hildenbrandt, une cité-jardin proche de Mulhouse, de celles créées pour humaniser les villes, et qui se sont pour certaines muées en ghettos. Le patron paternaliste d’une usine de conserve alsacienne l’a bâtie pour investir des fonds douteux issus de la Grande Guerre. Les familles y sont venues, des enfants sont nés. Des graines de racailles ou des rêveurs.

« Dire qu’un jour, quelqu’un a voulu ce quartier, ces rues, pour y implanter quelque chose comme une société idéale. Trois quarts de siècle plus tard, voici les fruits de cette belle ambition. Sous l’ombre tutélaire du père fondateur, les enfants bénis de la cité-jardin complotent à devenir des hommes. »

Et certains de ces hommes, les Ischard, fondent leur vie sur la violence, la peur et les trafics en tous genres.

De sa plume poétique et acérée, l’auteur conte Melvil, né entre deux générations, celle de Virgile et Jonas, ses grands frères tant admirés et redoutés mais partis depuis longtemps, celle de plus jeunes dans lesquels il ne se reconnaît pas plus : Melvil ne se sent à sa place à aucun endroit.

Alors le jeune huissier de l’hôtel de ville s’étiole, entre tri du courrier le jour et retour le soir dans le foyer gris et sans âme, auprès du père malade, imbibé de télé et de tabac.

Le coup de fil qui annonce le retour des frères prodigues après des années d’absence augure de nouveaux beaux jours. Avec un plus : la maison a repris vie depuis qu’ils l’ont réinvestie. Melvil y est toujours le larbin, le rêveur, celui qui aime faire plaisir, qui n’ose rien refuser aux grands frères. Pourtant lui le doux ne se sent pas une âme de bagarreur. Lui est travailleur. Lui a pour seuls amis d’autres à part, qu’il n’a pas vraiment choisis : William, un obèse très cultivé, un brin philosophe, et Hippolyte, un infirme fou amoureux des belles voitures. Autant d’opportunités supplémentaires de recevoir des quolibets, voire pire, de la part des grands frères… pour un « regard en coin » ou une parole maladroite.

« L’utopie veut abolir la haine ; l’idéologie ne sert qu’à la légitimer. Toutes deux sont cousines par l’échec auxquel elles se condamnent, car rien, y compris son assouvissement, ne peut éteindre la haine. Même la destruction de son objet ne suffit pas à la stériliser. »

Virgile va de plus en plus mal, Jonas devient incontrôlable. Seule lueur d’espoir, Nelly, l’ancienne petite amie de Virgile, qui pourrait amener un peu d’équilibre dans la maison – et par extension la cité – prête à imploser.

« (…) leur présence instaure autour d’eux une tension agressive, un arc d’électricité – quelque chose comme la raréfaction de l’air précédant la tempête. »

A vingt-cinq ans, il est temps cependant pour Melvil de décider quelle sera sa propre vie : la mènera-t-il à la manière des autres membres de la famille Ischard, suscitant un mélange de haine et de respect apeuré? Ou bien suivra-t-il un chemin très différent ?

L’écriture est puissante, les personnages terribles de réalisme. Quelle histoire que celle de ce tendre jeune homme qui devrait fuir sa cité, sa famille, sans se retourner ! Car lui n’est qu’un spectateur. Dan Nisand nous prend aux tripes avec ses descriptions si justes des personnages, des gestes et des lieux, la maison, le café, la rue. Et avec les mots qu’il met dans la bouche de William, grand historien de la construction de la cité-jardin, on dirait qu’il entraîne le lecteur pour hurler à Melvil la voie qu’il doit prendre : « Sors d’ici, Melvil, et n’y reviens plus jamais»!

La narration est à ce point réussie qu’on a la sensation à certains moments que c’est Melvil lui-même qui raconte son quartier, qui se raconte avec pudeur.

L’admiration pour les grands frères se mue en rejet et dégoût, quand la violence et le mépris sont au paroxysme. On ne peut qu’observer, le cœur serré, la dynamique de la transformation douloureuse qui s’opère. Melvil, « le bavard » intérieur qui n’a pas les mots pour exprimer ses souffrances, pousse désormais un grand cri.

Melvil, un peu lâche, un peu lâché surtout, jeune homme au grand cœur que je ne veux pas quitter. Mais que je laisse partir, les larmes roulant sur mes joues…

Un énorme coup de cœur !