Une araignée dans le rétroviseur

Patricia Bouchet

63 pages

Éditions Parole (collection main de femme), 2022

Fin de lecture 24 septembre 2022

Dans un très court texte, la narratrice revisite les lieux de son enfance. Elle explore les endroits, intérieur et extérieur, les parfums, les visuels.

De façon très photographique, le lecteur est invité à parcourir ces étés joyeux entre cousins sous l’œil bienveillant de l’aïeule qui s’affairait en cuisine.

Cependant, explorer son passé peut également faire resurgir des événements enfouis. Peut-être, malgré tout, pour mieux se reconnecter au présent, renaître.

Voici un premier roman très poétique, touchant, émouvant et révoltant tout à la fois. Du soleil extérieur, on parvient au plus sombre des lieux et des faits qui s’y sont déroulés. Par les yeux de la narratrice, la légèreté se transforme en abomination et la maison résonne d’un cri silencieux.

C’est comme une invitation que nous lance l’autrice : « Venez, explorez l’endroit pour qu’enfin jaillisse la vérité. Et ensuite, fermez la porte à double tour, jetez la clé et tournez le dos à ce passé : les comptes sont réglés ! »

Un hymne à l’exploration de ce qui nous hante, à la rencontre avec soi et à la résilience.

Merci à Elisabeth pour le prêt de ce bel ouvrage !

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Il nous restera ça

Virginie Grimaldi

389 pages

Librairie Arthème Fayard, 2022

Fin de lecture 29 août 2022

Quelques jolies citations, que je connaissais et aimais déjà, ouvrent le dernier ouvrage de Virginie Grimaldi.

C’est un prélude à l’une de ces lumineuses histoires dont elle a le secret et que j’avais découvert grâce à l’un de ses précédents livres.

Hasard des rencontres, des êtres écorchés par la vie vont unir leurs blessures et développer un lien fort, un attachement outrepassant l’amitié.

Jeanne, Théo, Iris.

Jeanne, la vieille dame qui a perdu l’amour de sa vie. Son deuil récent occupe Jeanne à plein temps. Mais elle a besoin d’argent pour continuer à entretenir son appartement.

« Depuis trois mois, Jeanne détissait, maille après maille, les habitudes. Le pluriel était devenu singulier. »

Iris, la trentenaire au service des malades, que l’amour de sa vie a fait fuir.

Et Théo, le jeune apprenti pâtissier, criblé de souffrances intimes et seul au monde.

« Je rêve pas, je m’évade. La réalité est ma prison. »

Iris et Theo ont besoin d’un toit. La vieille dame accueille les deux jeunes gens, qui se détestent cordialement au début de cette cohabitation forcée.

Et petit à petit, chacun trouve sa place dans le lieu partagé. Chacun apprend de l’autre et développe de l’empathie. La réserve s’éloigne face à l’adversité.

Les chapitres alternent, Théo et Iris narrant chacun leur propre histoire, tandis que celle de Jeanne est contée. Le texte est émaillé de propos ou remarques savoureuses. La gouaille de Théo m’a fait éclater de rire à plusieurs reprises. Mais j’ai aussi versé quelques larmes au regard des mésaventures individuelles, et de leurs douloureuses expériences.

« Chaque fois que j’ai donné un bout de mon cœur, je l’ai récupéré en sale état. Vaut mieux avoir personne, au moins on ne risque pas de le perdre. »

En croisant ces destinées complexes, Virginie Grimaldi amène le lecteur à envisager différemment les rencontres qu’on croit anodines, celles qui peuvent apporter le bonheur au-delà d’un début peu prometteur.

Certaines réflexions sont ainsi pleines de bon sens :

« Ma mère a toujours préféré les gens avec des failles plutôt que lisses. Elle répétait souvent que deux surfaces lisses glissent l’une contre l’autre, alors que deux surfaces cabossées s’accrochent et deviennent plus solides ensemble. »

L’auteure, au travers de ses personnages tourmentés, met l’accent sur la possibilité de tirer parti de l’adversité lorsqu’on accepte de se lier aux autres et de lâcher prise. Les difficultés inhérentes aux différents âges de la vie y sont évoquées, du jeune homme livré à lui-même mais très courageux, jusqu’à Jeanne septuagénaire et solitaire forcée qui rend visite à son défunt époux pour lui exposer son quotidien. Sans oublier Iris dont le milieu de vie est affecté par une relation toxique dont l’histoire m’a évidemment beaucoup touchée.

La résilience est le maître-mot de ce très joli roman qui oscille entre humour et émotions. C’est délicat, corrosif parfois.

Je me suis laissée porter par les mots, sans chercher à deviner la suite, en prenant mon temps, et j’ai donc été épatée par une fin totalement inattendue !

Un chouette moment de lecture, merci Alex de me l’avoir prêté !

Mon frère chasse les dinosaures

Giacomo Mazzariol

175 pages

Slatkine&Cie, 25 août 2022

Fin de lecture le 13 août 2022

Je remercie les Éditions Slatkine & Cie pour m’avoir permis de découvrir les épreuves non corrigées du roman-témoignage de Giacomo Mazzariol, publié en Italie en 2015, à paraître le 25 août 2022.

Giacomo Mazzariol invite le lecteur à entrer dans sa maison.

Alors qu’il pense que le nouveau petit frère à venir va rééquilibrer les forces en présence puisqu’il a déjà deux sœurs, et profiter de cette fratrie pour jouer au ballon, monter aux arbres et parcourir le monde à vélo, le petit Giacomo, cinq ans, apprend qu’un chromosome va changer à jamais sa vie et celle de sa famille. Car Giovanni est atteint de trisomie vingt-et-un.

Giacomo, dit Jack, va faire le deuil de certains de ses rêves. Il va, grandissant, mener une vie double : acceptation de Gio, ce frère qu’il aime lorsqu’il est chez lui, crainte et honte de le faire savoir à ses copains d’école et de s’afficher avec lui.

Puis, peu à peu, il va mûrir au regard de situations cocasses qui lui feront comprendre que sa peur du jugement d’autrui n’appartient qu’à lui.

« Les écrivains, c’était nous. La responsabilité de décider comment se terminerait cette histoire, d’ailleurs, ne tenait qu’à moi. Personne n’était là pour verser dans mon cœur cette peur du jugement des autres, j’étais seul à la nourrir. »

Il n’y a aucun pathos dans cet ouvrage, bien au contraire. Les sentiments sont très justes et leur description fine et sans faux-semblants. Oui, élever un enfant différent n’est pas simple et bouleverse la vie familiale. Oui, l’adolescence est une période où tous veulent être semblables et que se différencier prend des proportions énormes. Mais c’est bien souvent une idée qui ne correspond pas totalement à la réalité. Le témoignage de Giacomo Mazzariol vaut toutes les thérapies sur la résilience : il montre par l’exemple, sans être donneur de leçon, comment cesser de lutter et regarder la réalité via un autre prisme rend la vie tellement plus facile. La façon des parents d’aborder la naissance de cet enfant « spécial », et de réagir face à certaines situations invite le lecteur à s’interroger durablement sur le sens de certains choix, comportements ou excuses.

« Maman disait qu’aimer un frère, ça ne veut pas dire choisir quelqu’un à aimer, mais se retrouver à côté de quelqu’un que tu n’as pas choisi, et l’aimer. »

J’ai notamment beaucoup aimé la façon dont le papa de Giocomo explique les avantages de son emploi à un ancien camarade plutôt hautain…

J’ai été très touchée par cette mise en exergue (😉) pleine de maturité mais d’un abord très simple également, d’un tout jeune homme qui prend le parti de montrer au monde entier ce qu’il a essayé de dissimuler durant quelques années…

Giacomo Mazzariol est devenu scénariste, j’espère lire d’autres ouvrages aussi forts que celui-ci.

Va où le vent te berce

Sophie Tal Men

299 pages

Albin Michel, 2020

Fin de lecture 4 août 2021.

Mon premier livre de Sophie Tal Men, même si c’est le quatrième de cette autrice dont j’avais beaucoup entendu de bien !

Quand la vie malmène, combien de temps faut-il pour se réparer ?

Anna souffre d’être seule pour s’occuper de son petit Andrea dont elle vient d’accoucher. Le nourrisson surréagit à cette affliction en s’époumonant à longueur de journée.

Les tourments de Gabriel prennent naissance dans le drame de son enfance. Peu disert, renfermé, il accède à la demande de son petit frère Evan, interne en médecine, et de sa mère adoptive pour rejoindre l’association qui s’occupe des enfants à l’hôpital : bien malgré lui, il devient le meilleur « berceur » de la maternité où est Anna.

Et alors qu’Andrea apparaît comme un fil qui pourrait relier ces deux êtres, chacun doit composer avec ses peurs pour se laisser à croire que le bonheur est possible.

Autour d’eux gravitent des amis communs, des alliés plus ou moins envahissants de ce sentiment naissant.

Voici un joli livre, qui fait du bien ! L’aide à l’autre, le partage de son temps sont mis en valeur et leurs avantages sont évidents : penser à autrui repousse les peines et permet de s’ouvrir. L’amour qui unit ceux qui ne partagent pas le même sang, l’amitié et la résilience sont aussi les thèmes que l’on retrouve tout au long. On est empathique mais pas dans le pathos, certains passages sont drôles, notamment lorsque la mère remplit les placards de ses garçons adultes et manifeste son inquiètude pour eux.

« Car elle en était certaine : si l’amour prenait parfois un chemin sinueux, il passait forcément par l’estomac. Elle appelait ça l’amour beurre-sucre, comme la crêpe. Simple, naturel, primitif. Comme la manière de veiller sur eux et de s’assurer qu’ils ne manquaient de rien. »

Les descriptions des paysages de Bretagne sont très belles et donnent envie d’aller visiter un phare, de se promener sur une plage et de se laisser prendre au vent qui berce… je reviendrai avec plaisir faire une incursion dans l’univers de Sophie Tal Men !