Le bonheur est dans le près

Dominique Schelcher

263 pages

Éditions de l’Archipel, 2022

Fin de lecture 7 août 2022.

Je remercie les Éditions de l’Archipel et Babelio pour m’avoir adressé cet ouvrage dans le cadre d’une Masse critique.

Je suis toujours intéressée par la sociologie et l’économie, les deux étant profondément liées et interagissantes.

C’est donc avec plaisir que je me suis plongée dans le livre écrit par Dominique Schelcher, patron du groupement coopératif Système U. Lui-même dirigeant de son propre magasin dans le Haut-Rhin peut se prévaloir de connaître son sujet et le terrain de près. C’est tout l’enjeu de son travail : ressentir les besoins, envies, difficultés de la population d’un territoire par le biais de sa consommation.

Très documenté, l’ouvrage présente d’abord les fractures multiples de la société française, entre régions, mais aussi au sein des villes, conduisant à discriminer l’accès à l’alimentation ou au numérique et ayant de profondes conséquences économiques et psychologiques.

Il interroge nos modes de consommation, qui peuvent engendrer des conséquences diverses à la fois sur l’emploi, le vivre-ensemble et l’empreinte carbone, notamment le tout-livrable.

« Il ne s’agit ici de refuser le progrès, de se positionner contre lui, mais de regarder l’ensemble de nos manières de consommer et de prendre en compte tous leurs aspects, leurs conséquences, parfois invisibles de nous, mais bien réelles. »

Il expose la dichotomie assez drôle entre les avis bien tranchés des consommateurs et leur mode réel de consommation.

« Autrement dit, la consommation est devenue le lieu d’une tension fondamentale entre la conviction et le comportement : ce qu’on achète ne reflète pas ce qu’on pense ou, pour le dire autrement, les produits présents dans le Caddie à la sortie du magasin ne correspondent pas aux déclarations du citoyen à l’entrée (…). »

Il montre les interrogations et réflexions nées de la crise sanitaire, les consommateurs se ruant sur des produits courants, conduisant à une pénurie forcée mais non fondée de certains. Et il observe, à l’instar d’autres personnalités du monde de l’économie, que cette crise a mis en exergue les fragilités de notre système, non seulement sur les plans médicamenteux et industriels, mais également sur le plan alimentaire basique, notamment s’agissant de l’agriculture.

Il interroge les pratiques de chacun, producteur, intermédiaire, centrale d’achats, revendeur et consommateurs au regard du pouvoir d’achat fléchissant, et prône la pédagogie, le circuit court et la confiance entre les différents partenaires.

L’auteur dénonce ainsi les dérives permises par de précédentes lois, contournées par des services commerciaux au détriment des négociations tarifaires qui permettent une plus juste rémunération des uns et des autres, et notamment le producteur agricole. Il souhaite à cet égard une plus grande transparence, profitable à tous.

Dans une deuxième grande partie, Dominique Schelcher expose plus spécifiquement les valeurs soutenues grâce au mode coopératif de son entreprise : il prône, exemples à l’appui, le magasin comme lieu de rencontres sociales, pourvoyeur d’emplois, formateur et écologiquement responsable. Au cœur de l’économie des territoires, bien loin des caricatures, l’hypermarché peut ainsi concourir à redynamiser un commerce local en déshérence, grâce à une collaboration étroite et une volonté affirmée de tous les acteurs concernés.

« Quand la dernière usine a fermé, quand les industries ont disparu, les supermarché, qui lui n’est pas délocalisable, devient régulièrement le premier employeur local, et il le reste. Il constitue le dernier rempart économique. »

Si je regrette certaines répétitions, l’ouvrage s’appuie sur de nombreuses références et la progression de l’exposé se trouve facilitée par l’expérience de son auteur et l’aspect très pédagogique de son propos, qui concerne chacun des consommateurs que sont aussi les lecteurs.

J’ai trouvé pertinentes certaines notions telles que « le consentement à payer » un peu plus cher pour garder viable notre agriculture et la « répartition de la valeur » exposée au grand jour au consommateur pour une plus grande transparence de la décomposition du prix de la denrée qu’il achète. Et partagée également avec les collaborateurs.

Ce livre me semble donc relativement accessible au grand public, d’un grand intérêt pour toute personne ayant à cœur de participer de façon positive à l’amélioration des conditions de vie, de façon durable. Car ce dont Dominique Schelcher fait l’éloge, c’est d’une prise en compte de manière globale et complète des différents acteurs économiques avec une ambition de gagnant-gagnant pour tous, y compris pour la planète… qui en a particulièrement besoin !

Je termine en précisant que je ne dispose pas de magasin du groupement dans mon environnement proche, que je n’ai l’occasion de m’y rendre qu’occasionnellement, sur un lieu de villégiature par exemple, et que je n’ai donc aucun intérêt à promouvoir ledit groupement au détriment d’un autre.

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Imposture à temps complet

(Pourquoi les bullshit jobs envahissent le monde)

Nicolas Kayser-Bril

263 pages

Éditions du Faubourg, collection Documents, 2022

Fin de lecture le 27 mars 2022.

Je remercie Babelio et les Éditions du Faubourg pour m’avoir adressé cet ouvrage dans le cadre d’une Masse Critique.

J’apprécie les documents sociologiques en général, et ceux qui mettent en exergue les absurdités en particulier. Ce livre n’y échappe pas. Et la modestie de l’auteur en préambule aide aussi à envisager l’écrit avec un a priori positif.

A priori qui se confirme au fil du temps.

Nicolas Kayser-Bril débute son propos en expliquant ce qui l’a amené à s’intéresser au sujet des bullshit jobs : il en a lui-même occupé ! Ayant considéré que cette situation ne lui convenait pas, il a préféré démissionner et tenter de définir pourquoi des sociétés, institutions et entreprises peuvent avoir recours à de tels emplois.

« Les bullshit jobs, ce sont des emplois ou des tâches profondément inutiles, mais dont les exécutant•es prétendent l’inverse, que ce soit par contrainte ou par crédulité. »

L’auteur commence dans une première partie à définir ce qui différencie un bullshit job d’un travail valorisant et utile. Il met ainsi en lien les objectifs poursuivis par l’entreprise et les ressources affectées pour atteindre ces objectifs. Plus les objectifs sont flous et plus les ressources sont importantes, plus le bullshit job est de mise : conseil en tous genres, par exemple, dénomination pompeuse du poste sans consistance aucune. Si les objectifs initiaux sont clairs mais les ressources insuffisantes, l’émergence du bullshit permet de ne plus assumer la mission : l’auteur évoque ainsi, à travers de nombreux exemples, les travers et dérives liés au reporting incessant qui limite désormais le travail de terrain dit « utile ».

Dans la deuxième partie, c’est le système économique actuel lui-même qui est décrié, dans la mesure où il permet les bullshit jobs.

« Les bullshit jobs sont à l’économie classique et néoclassique ce que l’ornithorynque était à la biologie prédarwinienne. Ils ne rentrent pas dans les cases autorisées. »

Selon l’auteur, la mise en avant de la valeur « travail » conduit à créer ou conserver des emplois inutiles alors même que la durée du temps de travail hebdomadaire aurait dû baisser de façon constante au regard des progrès techniques. C’est ici l’émergence de nouveaux métiers, totalement inutiles – et on y retrouve les fameux conseils – qui contribue à « normaliser » le système. Mais si on les supprimait, cela n’engendrerait-il pas un supplément de chômage ? L’auteur évoque ainsi à plusieurs reprises les interactions entre les jobs inutiles et la bienséance apparente des structures, qu’elles soient publiques ou privées, en vue de garantir une paix sociale de bon aloi. C’est aussi « l’inutilité ostentatoire » qui entraîne des gens intelligents à consulter des cabinets, employer des subalternes dans le seul but de montrer la place qu’ils occupent sur un marché ou dans une entreprise. Il aborde également la sociologie du marché du travail, les classes sociales et emplois réservés à ceux détenteurs du genre ou de l’origine voulus pour occuper des jobs rémunérateurs, quoique inutiles…

Dans la troisième partie, l’auteur expose les conséquences pour les entreprises et institutions du lissage des politiques publiques. Selon lui, c’est ce qui explique la multiplication des emplois inutiles, car dépourvus de missions précises dans un cadre de restrictions budgétaires. L’évaluation, la recherche de performance produiraient un effet totalement inverse à celui attendu : des salariés qui diluent leur travail dans le temps imparti pour démontrer leur loyauté, plutôt que de fournir un travail effectif de qualité.

J’ai trouvé ce livre passionnant à plus d’un titre. Il traite du sujet, de son contexte et de ses conséquences en l’étayant de nombreux exemples et anecdotes. La liste des sources est conséquente, et permet d’effectuer le cas échéant des recherches complémentaires (j’aime bien aussi vérifier par moi-même les sources…). Même si les séquences liées aux systèmes économiques et management d’entreprise pourraient sembler par moment un peu ardues au néophyte, l’ensemble est assez accessible. Et j’ai franchement ri à certaines réflexions ou situations mises en valeur par l’auteur.

J’ai donc réfléchi, appris, réfléchi encore et amusée tour à tour. Je n’en demande pas plus, et c’est un ouvrage intéressant pour comprendre son époque et les implications de son job !